
La marine a reconnu que l'emploi de ses sonars affectait leur santé.
Les mammifères marins pourraient conduire à freiner le déploiement d'un
système d'écoute sous-marin couvrant tous les océans du globe. Pour la
première fois, l'US Navy, la marine militaire américaine, a reconnu que
l'emploi de ses sonars pouvait affecter la santé des baleines, dans un
rapport publié fin décembre 2001 avec la National Oceanic and
Atmospheric Administration (NOAA). L'affaire date du 15 mars 2000 : ce
jour-là, un biologiste installé aux Bahamas découvre qu'une quinzaine
de cétacés commencent à s'échouer sur la plage. Sept d'entre eux - des
baleines à bec et un dauphin - ne peuvent repartir au large et trépassent.
De tels événements ne sont pas rares, mais il est généralement
difficile d'en connaître la raison parce que l'on manque de temps pour
analyser les cadavres avant leur décomposition. Cette fois, Ken Balcomb,
qui dirige l'Observatoire des mammifères marins des Bahamas, ne laisse
pas passer l'occasion : il récupère la tête de deux des animaux,
convainc un restaurateur de les garder un temps dans son congélateur,
puis saute dans un avion avec son butin scientifique - près de 300 kilos
- pour un laboratoire de Boston capable de dresser une imagerie
informatique des crânes recueillis.
L'enjeu : démontrer que les structures auditives des mammifères ont été
choquées, ce qui a altéré le système d'écholocation qui leur permet
de se guider. Le résultat est concluant. Or l'échouage des animaux est
advenu alors qu'un exercice de lutte anti-sous-marine se produisait dans
la zone fréquentée par les mammifères. Une enquête officielle est menée,
qui aboutit au rapport de décembre concluant que "l'usage des sonars
à moyenne fréquence utilisés dans l'exercice est la source la plus
plausible du traumatisme." (www.nmfs.noaa.gov).
L'épisode donne un argument majeur aux écologistes qui s'opposent à un
ambitieux projet de l'US Navy. Depuis une dizaine d'années, celle-ci prépare
le déploiement d'un réseau mondial de détection sous-marine faisant
appel à une nouvelle technique de détection : le sonar à basse fréquence
(LFAS, low frequency active sonar).
Les sous-marins adverses sont de plus en plus discrets, explique la Navy,
les systèmes classiques - tels que celui utilisé aux Bahamas - ne les détectent
donc plus assez bien et ne protègent plus les Etats-Unis d'un pénétration
surprise. L'émission d'ondes acoustiques à très basse fréquence (100
à 500 hertz) à travers les eaux marines et l'analyse de leurs ricochets
sur les obstacles rencontrés permettrait de retrouver un niveau
satisfaisant de protection. Quatre bateaux spécialisés placés aux
quatre coins du globe suffiraient à couvrir l'essentiel des océans.
Problème : le système suppose la production d'un signal sous-marin
surpuissant, qui pourrait menacer le sens acoustique vital des cétacés.
Depuis que les écologistes du NRDC (National resources defence council)
ont, en 1995, découvert ce projet (appelé SURTASS LFA sonar), c'est la
levée des boucliers chez les amis des baleines.
L'affaire est venue au Congrès américain, où une audition sur le sujet
s'est tenue le 11 octobre 2001. "Discuter un programme de la Navy présenté
comme essentiel pour la sécurité nationale est difficile dans le climat
actuel", notait sur Internet un participant. La nouvelle étude,
montrant la nocivité de techniques bien moins puissantes, renforce ceux
qui luttent pour que survive le monde du silence.
Un point du débat reste flou cependant : l'imprécision des statistiques
concernant les échouages de cétacés. Il n'existe pas d'inventaire
mondial de ce phénomène, et les recensements ne se font que pays par
pays. Aux Etats-Unis, les NOAA Fisheries (Service des pêches de
l'administration nationale océanique et atmosphérique) observe une
stabilité du nombre d'échouages de cétacés sur les années 1990 (de
l'ordre d'un millier). Les données pour 1999 et 2000 ne sont pas encore
connues.
Hervé Kempf
Source : LE MONDE