
Petits ou gros, colorés ou ternes, célèbres ou méconnus, tous ont un point commun: ils sont en danger.
Plusieurs d'entre eux ont atteint le statut de vedette. C'est le cas du faucon pèlerin,
du pygargue à tête blanche ou encore du petit pluvier siffleur des Îles-de-la-Madeleine.
D'autres ne représentent souvent qu'une illustration parmi tant d'autres dans
un guide d'identification. Qui connaît le petit blongios, le troglodyte à bec
court ou la paruline azurée?
Le cas du pic à tête rouge est probablement à part. Au cours des deux
derniers étés, on a pu en observer presque quotidiennement un spécimen au
parc Mercier, à Iberville, sur la Rive-Sud. Le magnifique volatile, qui a quitté
les lieux au début de septembre, était seul et n'a pu se reproduire faute de
partenaire. Et pour cause. Depuis cinq ou six ans, il n'y a qu'un couple de pic
à tête rouge qui niche sur le territoire québécois.
Ne cherchez pas non plus la pie-grièche migratrice. Il faut en parler au passé.
Le dernier couple nicheur a été signalé en 1995 à Le Gardeur. Depuis, seuls
quelques rares individus solitaires sont observés au printemps, une situation
attribuable notamment à la modification du milieu agricole au cours des dernières
décennies.
Tous ces oiseaux figurent parmi les espèces en péril au Québec, une liste
dont la mise à jour vient d'être publiée sous forme d'un magnifique magazine,
un tiré à part de la revue QuébecOiseaux. Si la publication demeure un
document de référence pour le monde scientifique, son contenu est facilement
accessible à tous les amateurs d'oiseaux puisqu'il a d'abord été conçu pour
une grande diffusion. Non seulement on a fait appel à l'humour pour traiter un
sujet très sérieux, mais chaque présentation est accompagnée d'une fiche
signalétique contenant une foule de données inusitées sinon inédites. Une
heureuse initiative.
Quant à la photographie, elle est la plupart du temps exceptionnelle, d'autant
plus que bon nombre des espèces traitées sont justement très rares chez nous.
Le cas de la pie-grièche migratrice est assez éloquent à cet égard.
L'excellente photo ci-contre du photographe Denis Faucher nous vient de la
Floride où cet oiseau vit à l'année. Les responsables de la publication se
sont même permis deux montages photographiques pour illustrer le chapitre sur
les espèces disparues. On nous présente le grand pingouin et l'eider du
Labrador dans leur habitat naturel. En dépit de mon scepticisme, je me suis
fait avoir.
Pour sauvegarder le patrimoine
Publié conjointement par l'Association québécoise des groupes
d'ornithologues, par la Société de la faune et des parcs du Québec et par le
Service canadien de la faune, le document Les espèces en péril nous présente
les oiseaux dont la survie dans la province est menacée même s'ils peuvent être
très abondants ailleurs.
Par exemple, si les effectifs du pluvier siffleur ou de la grive de Bicknell
sont si bas que leur survie à l'échelle mondiale est problématique, la
situation est très différente dans le cas du pic à tête rouge qui compte
probablement plusieurs centaines de milliers de couples aux États-Unis. Même
situation chez le grèbe esclavon plutôt abondant en Europe et aux États-Unis,
mais dont la population québécoise se limite à 4 ou 5 couples, tous localisés
dans les marais des Îles-de-la-Madeleine. Pourquoi vouloir alors les protéger
?
«Tout simplement parce que ces oiseaux font partie de notre patrimoine, répond
Normand David, directeur général de l'Association québécoise des groupes
d'ornithologues. Parce que sauvegarder les oiseaux, c'est aussi sauvegarder
l'environnement. Il s'agit-là d'une responsabilité fondamentale de l'être
humain.» Selon l'ornithologue, même si leurs effectifs sont très réduits au
Québec, ces oiseaux représentent un patrimoine génétique important pour leur
espèce. À tel point que si pour une raison où une autre, un segment important
d'une population venait à disparaître, ce sont ces petites populations qui
pourraient éventuellement sauver l'espèce de l'extinction, fait-il valoir.
À l'heure actuelle, il existe seulement trois espèces d'oiseaux officiellement
menacées en vertu de la loi québécoise: le pluvier siffleur, la pie-grièche
migratrice et le grèbe esclavon. Deux autres, le pygargue à tête blanche et
le faucon pèlerin devraient être reconnus «vulnérables» d'ici quelques
semaines. Par contre, 17 autres figurent sur la liste officielle des «espèces
susceptibles d'êtres désignées menacées ou vulnérables» en plus des
oiseaux rares qu'un comité aviseur sur les espèces fauniques a demandé de
classifier. S'ajoutent celles désignées par le Comité sur la situation des
espèces en péril au Canada. On le voit, le vocabulaire est compliqué, et les
aspects légaux, encore beaucoup plus.
«Classer un oiseau parmi les espèces officiellement menacées est un processus
légal très complexe et extrêmement long, explique M. David. Non seulement
cela implique plusieurs ministères qui ont tous leur mot à dire sur le sujet,
mais les impacts économiques d'une telle mesure ne sont pas négligeables». La
situation est d'autant plus compliquée que les oiseaux se déplacent, que leurs
territoires sont souvent très vastes et qu'ils peuvent changer d'une année à
l'autre.
Dès qu'un oiseau est officiellement considéré comme menacé, le gouvernement
du Québec met en branle un plan de rétablissement qui exige une bonne
connaissance des habitats. La protection de certains de ces habitats devient
souvent ardue à appliquer quand il s'agit de propriété privée, ce qui est fréquent.
Si bien que les groupes de pression peuvent avoir des intérêts très
divergents au sujet d'une même espèce. On imagine qu'il sera probablement
difficile de faire modifier les pratiques culturales des quelques agriculteurs
qui pourraient se retrouver avec un ou deux couples de bruants sauterelles sur
leurs terres, même si l'espèce compte probablement moins de 20 reproducteurs
au Québec.
Signalons qu'une première liste d'oiseaux en péril au Québec avait été
publiée en 1989 par le Service canadien de la faune. Plusieurs espèces se sont
ajoutées depuis, dont le dindon sauvage, et la situation est devenue encore
plus dramatique pour certaines qui y figuraient déjà. C'est le cas de la
pie-grièche migratrice mais aussi du bruant sauterelle, du pluvier siffleur, du
grèbe esclavon, de la paruline à ailes dorées qui a connu une baisse considérable
au cours des 10 dernières années (on en compterait moins de 30 couples), de même
que de la sterne de Dougall dont les cinq couples québécois sont tous localisés
aux Îles-de-la-Madeleine.
Pierre Gingras
La Presse