
Dans ce joli coin de Corrèze, un empoisonneur de chiens a fait cent victimes depuis 1998. Un suspect est mis en examen, mais la mort rôde toujours.
Pour la rumeur, le principal suspect, un notable ancien membre du RPR,
bénéficierait de «hautes protections». Egletons envoyé spécial
es chiens, il ne reste rien. Parfois des photos, souvent des souvenirs, toujours
une douleur. Drop, Jean-Pierre ne sait pas trop comment il a souffert. Il est
mort tout seul, dans son coin. Pour Pepsi, le boucher a vu que ça n'allait pas.
Il l'a tout de suite accompagné chez le véto. Il a résisté deux jours. «Il a
bavé, il ne se tenait plus. Je l'ai amené dans la voiture, il avait les pattes
tendues, ça brassait de l'intérieur.» Depuis, il a commandé un autre doberman.
La coiffeuse, elle, ne veut pas dire le nom de sa chienne. Sur la photo, on voit
un petit caniche. Elle, c'est sûr. Elle ne reprendra pas d'animal. Elle n'a pas
encore fait son deuil. Elle explique que si elle était passée «sous une
voiture», ce ne serait pas pareil. Mais là... «Tous ceux qui ont perdu des
bêtes, c'est d'une violence terrible», dit-elle. Pour Sylvie aussi. Quand elle
se gare avec son ambulance, elle «entend» encore Diane, son braque allemand de 6
ans, «chanter» dans la rue d'en haut. Diane, aussi, est partie. Difficile, dans
cette dizaine de villages de Corrèze, de ne pas tomber sur quelqu'un dont
l'animal est mort.
D'Egletons, joli petit village de Corrèze, le Massif central est au loin sous la
neige, et c'est une belle vision. Dans les rues, on croise des gens qui
promènent leurs animaux en laisse. Pour parler du poison, on dit «la saloperie».
Ou «la chose». C'est revenu au mois de décembre. Un insecticide, le Carbofuran,
utilisé pour désherber le maïs. Toujours sous forme de boulettes bleu-violet,
«de la taille d'un oeuf», qui mettent de la couleur à la gueule et rendent «tout
bleu l'anus des chiens», comme le détaille la propriétaire d'une victime.
Muselières. L'affaire dure depuis 1998. Plusieurs villages sont touchés par
l'empoisonneur. Il a frappé à dix reprises - dix «vagues» -, les boulettes sont
enrobées de chair à saucisse et lancées sur la route. Devant les grilles, les
portails. A l'entrée des écoles. Les chiens en raffolent. Quand ils y touchent,
leur fin est proche. Plus de 200 animaux en ont mangé - majoritairement des
chiens, mais aussi des chats, des oiseaux. Une bonne moitié - dont des chiens de
chasse de race et de prix - a passé l'arme à gauche. Ce chiffre correspond au
nombre de plaintes ou de signalements faits à la gendarmerie. Aujourd'hui, leurs
maîtres les promènent en laisse. Parfois avec une muselière. Certains maîtres
ont construit des enclos pour ne plus les laisser sortir.
Les gendarmes ont mené l'enquête. En 2001, ils ont eu une sacrée intuition. Un
profileur a décrit l'auteur des faits comme un «notable», «sûr de lui», doté
d'un fort «sentiment d'impunité». Bingo. Un type correspondant à ce profil vient
déposer plainte pour l'empoisonnement. Ils trouvent dans une de ses voitures des
boulettes intactes. L'homme est mis en examen pour «actes de cruauté envers les
animaux», puis remis en liberté moyennant une coquette caution - 76 225 euros -
avec une interdiction de séjour dans deux arrondissements où il aurait sévi.
Le suspect. Si on téléphone chez lui, sa femme répond : «Vous n'avez qu'à vous
adresser à la gendarmerie.» Elle raccroche sèchement en lâchant : «Vous êtes
vraiment gonflé d'appeler ici.» Les Corréziens se montrent plus diserts, mais en
tordant la bouche. Certains le disent «embrouilleur», «violent», notable
influent. Ancien membre du RPR. D'autres prétendent qu'il est affable et très
urbain. De source judiciaire, il est également «extrêmement intelligent». Mais
ce qui court la campagne, c'est qu'il a le «bras long». En janvier dernier, le
président du conseil général a coupé court aux rumeurs, dans le journal la
Montagne. «Personne n'est protégé», a-t-il dit. Pas protégé, mais défendu. Son
avocat conteste les faits, sort l'arme fatale : «l'erreur judiciaire.» Son
client est innocent, âgé, gravement malade. «Il est propriétaire d'animaux, il
aime les bêtes. Le coupable continue à courir», plaide déjà l'avocat. Pourquoi
pas ? En décembre, lors des dernières livraisons, le «suspect» se serait trouvé
en Belgique. Un nouveau dossier va donc être ouvert. Pour les trois dernières
«vagues» de boulettes.
Bernadette. On en est là. Reste la toile, dans le fond. Bien sûr, c'est un
«fief» de Corrèze (le département). Avec des châteaux forts en ruine. C'est à
Corrèze (le village), où madame Clinton est venue, et où Bernadette Chirac est
conseillère générale, que l'empoisonneur a sévi la dernière fois. Les maires ont
parlé à Bernadette, qui s'est émue auprès de la préfecture. Depuis cette
intervention, les gendarmes font dire de s'adresser au préfet. L'affaire est de
nature à «troubler l'ordre public». Elle met en tout cas la «pression» sur les
enquêteurs.
ça dure. Tout le monde s'impatiente. Il y a trois mille pièces au dossier, il
faut le mettre en état. «Les gens sont persuadés qu'on leur cache quelque
chose», confie une avocate. Du coup, ça brode dans les chaumières : les
gendarmes sont empêchés d'enquêter. De source proche du parquet, ce ne sont
qu'élucubrations. Rarement enquête aura bénéficié d'autant de moyens.
Qu'importe, on promet les vengeances. Ici et là, on rencontre des gens qui vont
faire «manger» au suspect ses boulettes une à une, lui régler son compte à coups
de fusil, voire le faire «mourir à petit feu». Dans le coin, on laisse sa
voiture tourner et la porte ouverte pour aller faire une course. Mais la
délation n'est pas une tradition. «Pays de taiseux», commentent les uns.
Pourtant, il y aurait quand même des témoins. Pour encourager les gens à parler
et porter plainte, Sylvie a monté une association, Diane de la Godivelle, du nom
de sa chienne. Des victimes s'étaient regroupées avant elles. Les mères
s'inquiètent désormais que les enfants ne touchent aux boulettes. «ça va se
terminer par un mort», pronostique Sylvie. Certains ont même organisé des
rondes. Il y a peu, un type qui traînait dans les rues après 11 heures du soir a
été pris à partie par les habitants.
Procès. Ce qui motive le tueur d'animaux ? «D'abord quelqu'un qui voulait
dénaturer la valeur des terres environnantes» pour les récupérer pour sa société
de chasse, selon une source proche de l'enquête. Ensuite, sans doute un type qui
veut faire parler de lui. La Montagne a relevé qu'un des derniers lâchers de
boulettes a eu lieu un soir, après une émission de TF1 qui était consacrée à ce
fait divers. A Egletons, un vétérinaire se désole, parle de la «psychose», du
stress causé par ces empoisonnements. ça lui fait beaucoup de jeunes chiots - en
bonne santé - qu'il ne revoit plus. Vendredi soir, les victimes des deux
associations devaient tenir une réunion. En attendant le procès, prévu dans une
poignée de semaines, l'avocat Gilbert Collard a décidé de prêter main-forte à
l'association Diane de la Godivelle. Si les vedettes descendent, ça pourrait
devenir une légende.